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www.lesechos.fr
par Jérémy Celse, Sylvain Max et Marie-Claire Villeval - Détournements d’actifs, fraudes comptables et fiscales, corruption… Les comportements organisationnels frauduleux des dirigeants sont bien connus et identifiés. Du côté des salariés également, il ne faut pas sous-estimer non plus la fréquence de ce type d'actes.

Vols de fourniture, surestimation des dépenses personnelles, sabotage et la rétention d’informations entre salariés, les CV artificiellement gonflés ou bien encore le temps au travail passé à consulter des sites sur Internet à des fins privées font partie de des comportements de certains salariés.

Alors que les rappels à l’éthique se multiplient, on oublie que pour lutter efficacement contre de tels comportements, il est important de bien comprendre pourquoi les individus entreprennent des comportements malhonnêtes et frauduleux. La théorie du crime rationnel de Gary Becker propose, à travers une meilleure compréhension de ces comportements, de les réduire car ils peuvent coûter cher à l’entreprise, affectant sa performance et sa réputation.

Comportement criminel rationnel

Cette théorie postule que l’individu ne nait pas criminel. Il le devient en fonction d'un simple calcul coûts-bénéfices. Entreprendre une action malhonnête résulte ainsi d’un arbitrage entre trois dimensions pondéré par l’attitude face au risque de l’individu : 1) le gain attendu de l’action, 2) la probabilité d’être repéré et contrôlé et 3) la sanction encourue en cas d’identification ou d’interpellation.

On peut ici déduire deux remèdes clairs pour lutter contre les comportements frauduleux : d’abord augmenter la probabilité de contrôle des individus (renforcer la vidéosurveillance, vérifier les données d’un CV, etc.) ; et ensuite accroître l’ampleur des sanctions en cas de fraude détectée (hausser le montant des amendes, licencier le fraudeur, etc.).

Pourtant, l’efficacité de telles mesures reste contestée. Comment mesurer l’impact d’une augmentation de quelques dizaines ou centaines d’euros d’une amende ? Quel est le niveau optimal de contrôle, sachant le coût élevé de ce type de mesure ?

En multipliant les contrôles, ne risque-t-on pas d’entraîner des effets contre-productifs, néfastes à l’atmosphère générale de confiance dans l’entreprise ? Et s’ils sont si rationnels, les individus sanctionnés n’auront-ils pas tendance par la suite à accroître davantage leur comportement malhonnête afin de compenser le coût de l’amende infligée ?

Des expériences sur la fraude fiscale ont permis d’affiner l’analyse de tels comportements. Elles montrent que si la plupart des individus font bien un calcul coûts-bénéfices, certains ne fraudent jamais alors que d’autres prendront des risques supérieurs au gain potentiellement attendu. La théorie du crime rationnel montre ainsi ses limites à expliquer les actes frauduleux.

Une question d’image

Surtout, ces expériences mettent en lumière un élément fondamental : la plupart d’entre nous sommes prêts à commettre de petites fraudes dès lors que cela n’altère pas notre estime de soi. La décision d’entreprendre un acte malhonnête résulterait donc non seulement d’un arbitrage entre le gain monétaire retiré d’un tel comportement et les coûts de la fraude sur ce plan financier, mais surtout d’une question d’image personnelle.

Tant que l’acte malhonnête n’affecte pas l’image qu’un individu a de lui-même, celui-ci aura moins de scrupule à frauder. Au contraire, si en commettant l’acte malhonnête l’individu ne peut plus se considérer comme un honnête homme à ses propres yeux, alors il renoncera à le commettre.

Pour dissuader les individus d’entreprendre des actes immoraux, il va ainsi s’agir de mettre en place des actions ou communications insistant sur l’atteinte à l’image personnelle créée par les actes frauduleux, afin de convaincre des individus hésitants à se comporter honnêtement.

Si l’on demande par exemple à des participants à une expérience de commencer par citer les dix commandements avant de réaliser une tâche, on observe un taux de mensonge considérablement réduit par rapport à d’autres participants qui ont eu à citer les dix derniers livres qu’ils ont lu. L’évocation de concepts religieux agit comme un rappel à la morale, activant, consciemment ou non, les notions de bien et de mal. C’est le principe des codes d’honneurs dans les universités américaines et des codes d’éthique en entreprise.

Dan Ariely, pionnier dans ce type d’expériences, a également identifié l’effet sidérant sur l’honnêteté du mode de signature d'un document. Si la signature intervient au bas du document, cela n’empêche généralement pas un individu d’entreprendre un acte malhonnête. En revanche, si l’on demande à la même personne de signer avant de commencer une tâche ou de remplir une déclaration, le taux de fraude en est considérablement réduit.

L’expérience a été répliquée par des compagnies d’assurance. Quand le prix de l’assurance automobile est calculé au nombre de kilomètres parcourus déclaré, il a été observé que les assurés qui signaient leur déclaration au début du document déclaraient parcourir plus de kilomètres que ceux qui signaient en bas du même document, ces derniers minimisant ce nombre.

L’économie expérimentale a aussi montré que l’envie pousse au mensonge et au sabotage. Dans une organisation où la richesse est affichée de manière ostentatoire, les individus ont moins d’hésitation à frauder que dans une organisation plus modeste. Ici, une recommandation pourrait être de modifier l’image de l’organisation.

Ces expériences montrent non seulement que l’on peut réduire les comportements frauduleux dans les organisations, mais aussi que l’on peut agir efficacement à un coût modéré. Agir sur l’image de l’individu ou de l’organisation, ou bien encore sur les émotions de culpabilité et de honte associées à la détection de la fraude, permet de réduire fortement de tels comportements à un coût plus faible que les méthodes traditionnelles envisagées (renforcement des contrôles, vidéosurveillance, etc.).

LES AUTEURS

Jérémy Celse, économiste et Professeur Associé en Économie Comportementale au sein du Groupe ESC Dijon-Bourgogne. Titulaire d’un doctorat en Sciences Économiques, sa recherche s'articule principalement autour de l'impact des émotions sur la prise de décision. Dans ses activités de recherche, Jérémy Celse conduit des expériences à travers la mobilisation des outils de l'Économie Expérimentale.

Sylvain Max, psychologue social et enseignant-chercheur au sein du Groupe ESC Dijon-Bourgogne. Titulaire d’un doctorat en Sciences de l’Éducation, il mène ses recherches au sein du LESSAC (Laboratoire d'Expérimentation en Sciences Sociales et Analyse des Comportements, Groupe ESC Dijon-Bourgogne) autour des thématiques de la gestion de la diversité, de l'impact sur les comportements des stéréotypes et de la question du handicap.

Marie-Claire Villeval, Directrice de Recherche CNRS au GATE Lyon Saint-Etienne qu’elle dirige. Docteur en économie, elle a fondé l’Association Française d’Économie Expérimentale, présidé l’Association Française de Science Économique et est vice-présidente Europe de l’Economic Science Association. Ses travaux portent sur l’économie comportementale et plus particulièrement sur les incitations, la fraude, la coopération et les normes sociales. 


En savoir plus sur http://www.lesechos.fr/idees-debats/cercle/cercle-98896-reduire-a-moindre-cout-la-fraude-en-entreprise-cest-possible-1005992.php?du0u8aHM8TAYuAS0.99

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28
Mai
2014

Réduire à moindre coût la fraude en entreprise, c'est possible...

 

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par Jérémy Celse, Sylvain Max et Marie-Claire Villeval - Détournements d’actifs, fraudes comptables et fiscales, corruption… Les comportements organisationnels frauduleux des dirigeants sont bien connus et identifiés. Du côté des salariés également, il ne faut pas sous-estimer non plus la fréquence de ce type d'actes.

Vols de fourniture, surestimation des dépenses personnelles, sabotage et la rétention d’informations entre salariés, les CV artificiellement gonflés ou bien encore le temps au travail passé à consulter des sites sur Internet à des fins privées font partie de des comportements de certains salariés.

Alors que les rappels à l’éthique se multiplient, on oublie que pour lutter efficacement contre de tels comportements, il est important de bien comprendre pourquoi les individus entreprennent des comportements malhonnêtes et frauduleux. La théorie du crime rationnel de Gary Becker propose, à travers une meilleure compréhension de ces comportements, de les réduire car ils peuvent coûter cher à l’entreprise, affectant sa performance et sa réputation.

Comportement criminel rationnel

Cette théorie postule que l’individu ne nait pas criminel. Il le devient en fonction d'un simple calcul coûts-bénéfices. Entreprendre une action malhonnête résulte ainsi d’un arbitrage entre trois dimensions pondéré par l’attitude face au risque de l’individu : 1) le gain attendu de l’action, 2) la probabilité d’être repéré et contrôlé et 3) la sanction encourue en cas d’identification ou d’interpellation.

On peut ici déduire deux remèdes clairs pour lutter contre les comportements frauduleux : d’abord augmenter la probabilité de contrôle des individus (renforcer la vidéosurveillance, vérifier les données d’un CV, etc.) ; et ensuite accroître l’ampleur des sanctions en cas de fraude détectée (hausser le montant des amendes, licencier le fraudeur, etc.).

Pourtant, l’efficacité de telles mesures reste contestée. Comment mesurer l’impact d’une augmentation de quelques dizaines ou centaines d’euros d’une amende ? Quel est le niveau optimal de contrôle, sachant le coût élevé de ce type de mesure ?

En multipliant les contrôles, ne risque-t-on pas d’entraîner des effets contre-productifs, néfastes à l’atmosphère générale de confiance dans l’entreprise ? Et s’ils sont si rationnels, les individus sanctionnés n’auront-ils pas tendance par la suite à accroître davantage leur comportement malhonnête afin de compenser le coût de l’amende infligée ?

Des expériences sur la fraude fiscale ont permis d’affiner l’analyse de tels comportements. Elles montrent que si la plupart des individus font bien un calcul coûts-bénéfices, certains ne fraudent jamais alors que d’autres prendront des risques supérieurs au gain potentiellement attendu. La théorie du crime rationnel montre ainsi ses limites à expliquer les actes frauduleux.

Une question d’image

Surtout, ces expériences mettent en lumière un élément fondamental : la plupart d’entre nous sommes prêts à commettre de petites fraudes dès lors que cela n’altère pas notre estime de soi. La décision d’entreprendre un acte malhonnête résulterait donc non seulement d’un arbitrage entre le gain monétaire retiré d’un tel comportement et les coûts de la fraude sur ce plan financier, mais surtout d’une question d’image personnelle.

Tant que l’acte malhonnête n’affecte pas l’image qu’un individu a de lui-même, celui-ci aura moins de scrupule à frauder. Au contraire, si en commettant l’acte malhonnête l’individu ne peut plus se considérer comme un honnête homme à ses propres yeux, alors il renoncera à le commettre.

Pour dissuader les individus d’entreprendre des actes immoraux, il va ainsi s’agir de mettre en place des actions ou communications insistant sur l’atteinte à l’image personnelle créée par les actes frauduleux, afin de convaincre des individus hésitants à se comporter honnêtement.

Si l’on demande par exemple à des participants à une expérience de commencer par citer les dix commandements avant de réaliser une tâche, on observe un taux de mensonge considérablement réduit par rapport à d’autres participants qui ont eu à citer les dix derniers livres qu’ils ont lu. L’évocation de concepts religieux agit comme un rappel à la morale, activant, consciemment ou non, les notions de bien et de mal. C’est le principe des codes d’honneurs dans les universités américaines et des codes d’éthique en entreprise.

Dan Ariely, pionnier dans ce type d’expériences, a également identifié l’effet sidérant sur l’honnêteté du mode de signature d'un document. Si la signature intervient au bas du document, cela n’empêche généralement pas un individu d’entreprendre un acte malhonnête. En revanche, si l’on demande à la même personne de signer avant de commencer une tâche ou de remplir une déclaration, le taux de fraude en est considérablement réduit.

L’expérience a été répliquée par des compagnies d’assurance. Quand le prix de l’assurance automobile est calculé au nombre de kilomètres parcourus déclaré, il a été observé que les assurés qui signaient leur déclaration au début du document déclaraient parcourir plus de kilomètres que ceux qui signaient en bas du même document, ces derniers minimisant ce nombre.

L’économie expérimentale a aussi montré que l’envie pousse au mensonge et au sabotage. Dans une organisation où la richesse est affichée de manière ostentatoire, les individus ont moins d’hésitation à frauder que dans une organisation plus modeste. Ici, une recommandation pourrait être de modifier l’image de l’organisation.

Ces expériences montrent non seulement que l’on peut réduire les comportements frauduleux dans les organisations, mais aussi que l’on peut agir efficacement à un coût modéré. Agir sur l’image de l’individu ou de l’organisation, ou bien encore sur les émotions de culpabilité et de honte associées à la détection de la fraude, permet de réduire fortement de tels comportements à un coût plus faible que les méthodes traditionnelles envisagées (renforcement des contrôles, vidéosurveillance, etc.).

LES AUTEURS

Jérémy Celse, économiste et Professeur Associé en Économie Comportementale au sein du Groupe ESC Dijon-Bourgogne. Titulaire d’un doctorat en Sciences Économiques, sa recherche s'articule principalement autour de l'impact des émotions sur la prise de décision. Dans ses activités de recherche, Jérémy Celse conduit des expériences à travers la mobilisation des outils de l'Économie Expérimentale.

Sylvain Max, psychologue social et enseignant-chercheur au sein du Groupe ESC Dijon-Bourgogne. Titulaire d’un doctorat en Sciences de l’Éducation, il mène ses recherches au sein du LESSAC (Laboratoire d'Expérimentation en Sciences Sociales et Analyse des Comportements, Groupe ESC Dijon-Bourgogne) autour des thématiques de la gestion de la diversité, de l'impact sur les comportements des stéréotypes et de la question du handicap.

Marie-Claire Villeval, Directrice de Recherche CNRS au GATE Lyon Saint-Etienne qu’elle dirige. Docteur en économie, elle a fondé l’Association Française d’Économie Expérimentale, présidé l’Association Française de Science Économique et est vice-présidente Europe de l’Economic Science Association. Ses travaux portent sur l’économie comportementale et plus particulièrement sur les incitations, la fraude, la coopération et les normes sociales. 


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